Archives de catégorie : Mes rencontres

Chacun de mes livres est né d’une rencontre…
Ici j’évoque mes rencontres avec…
Georges Wolinski, Malika Boussouf, Jean-Pierre Stora et Jacky Kooken.

Ma rencontre avec Wolinski

Georges Wolinski -Monique AyounUn beau jour, j’ai eu la  surprise de voir l’un de mes articles dans Playboy illustré par Georges Wolinski. C’était un papier rigolo intitulé « Mon aventure sexuelle la plus lamentable». Je n’avais jamais rencontré Wolinski mais j’étais une admiratrice inconditionnelle de ses nombreux livres et BD. J’ai saisi l’occasion au vol: « Tiens ! pourquoi ne pas lui proposer d’illustrer un autre article ? », ai-je pensé. J’avais justement écrit quelques pages, que j’espérais amusantes, sur le thème des seins. J’ai demandé le numéro de Wolinski à la rédaction de Playboy et me suis offert le toupet de l’appeler. Je tombais à chaque fois sur son répondeur, mais quand j’ai pu lui parler en direct, il m’a, d’assez bonne grâce, fixé rendez-vous.

Un vendredi matin, je sonnais donc, le cœur battant, à la porte de son domicile au 34 rue Bonaparte. C’est lui qui m’a ouvert la porte. Il m’a gentiment offert un café mais nous avons à peine parlé. Il était très réservé. Mélancolique, même. J’étais surprise. Sa réputation sulfureuse de joyeux gai luron m’avait fait imaginer un tout autre personnage !

Au bout d’un moment, je lui ai tendu mon texte en espérant que cela allait le dérider un peu. Il l’a lu devant moi, l’air concentré et étrangement pensif. Il n’a pas souri une seule fois. Je tremblais de peur, de gêne. Manifestement mon texte le laissait complètement froid ! J’avais envie de m’enfuir ou de me cacher sous la table. Après un silence qui m’a paru interminable, il m’a dit :
–       Vous savez, votre livre est beaucoup plus grave que vous ne le pensez !
J’étais surprise… Et bien embêtée : moi qui avais cru être drôle !
–       N’essayez pas de faire drôle ! a-t-il répliqué comme s’il lisait dans mes pensées.
Lâchez-vous telle que vous êtes !
–       Mais je suis venue voir un humoriste !
–       Justement c’est tragique, l’humour !

 Nous avons ri. L’ambiance s’est détendue. Il m’a alors confié qu’il était ému : ce que j’avais écrit lui faisait penser à ses filles, au moment où elles ont commencé à grandir… En me reconduisant vers la porte, il semblait tout rêveur. Dans ses yeux scintillaient les dessins à venir. Au moment de le quitter, j’ai tenu à lui rappeler que c’était un article que j’avais écrit, pas un livre ! Et que je ne me voyais pas écrire tout un livre sur un tel sujet !

Il a balayé cette objection d’un revers de la main :

 «  Vous vous trompez ! C’est un sujet beaucoup plus riche que vous ne le pensez ! Pourquoi ne parlez-vous pas davantage de votre famille ?.. Allez-y ! Vous n’avez pas fini ! Continuez ! »

 Lorsque je suis sortie de chez lui, j’avais des ailes. Je me suis remise à écrire et j’ai terminé mon livre dans les jours qui ont suivi… Un livre qui, de toute évidence, n’aurait jamais existé sans le regard de cet homme si gentil, ce pygmalion généreux qui l’a pris au sérieux bien davantage que je ne l’avais fait !

Notre  collaboration :

 La suite a été  à l’avenant. Travailler avec Georges a été un bonheur. Il rendait les choses simples, faciles. Il faisait tout pour faire plaisir. Avant de commencer ses dessins, il m’a dit : « Vous savez, il y a beaucoup de poésie dans vos textes, je ne veux pas les traiter à  la gaudriole !.. » La première fois qu’il m’a montré son travail, il était tout ému. Il ne tenait pas en place, il tournait en rond comme un gamin. Je sentais qu’il avait un peu peur. Il craignait que son humour ne me blesse ou trahisse ma pensée ! C’était adorable de sa part. Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi profondément respectueux… De plus, il ne travaillait pas tout seul dans son coin. Il avait pris soin de longuement parler avec moi, de me faire expliciter telle ou telle idée, tel ou tel fantasme. Toutes mes suggestions étaient les bienvenues. Il m’avait recommandé de l’appeler au téléphone dés que j’avais une nouvelle idée.

J’ai aimé tous ses dessins, sauf un seul qui représentait un homme, une serviette autour du cou, s’apprêtant à manger « mes seins » avec un couteau et une fourchette. Je n’ai rien dit, mais il a bien vu, à ma tête, que cela ne me faisait pas rire. Il a tout de suite proposé de le supprimer ! Les hommes d’une telle gentillesse, d’une telle délicatesse sont extrêmement rares sur cette terre !

Le drame 

Le 7 Janvier 2015, deux hommes armés pénétraient dans les locaux de Charlie Hebdo, tuant douze personnes dont Georges Wolinski. Cette barbarie me plonge, nous plonge tous dans la stupeur.

J’éprouve une colère et un chagrin infini.

En s’attaquant à Georges, les terroristes se sont attaqué à la France dans ce qu’elle a de plus libre, de plus irrévérencieux, de plus frondeur, de plus impertinent, de plus joyeux.

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Ma rencontre avec Malika Boussouf

rencontre avec Malika Boussouf

Malika Boussouf, journaliste algérienne, fut victime d’une fatwa en 1993, durant « la décennie noire » qui frappa l’Algérie. Elle dut vivre quelques années en rasant les murs, un baluchon sous le bras. Mais elle n’a jamais voulu quitter son pays car il était pour elle essentiel de continuer le combat sur place.

C’est à Paris que j’ai rencontré Malika, en 1995, à l’occasion de la signature de son livre « Vivre traquée » (Calmann-Levy). Je l’ai interviewée dans un petit café du Quai Valmy et j’ai immédiatement sympathisé avec elle. Sa voix rauque, son sourire mutin, son franc parler. J’ai admiré la gaieté, la belle énergie solaire qui l’animait alors même qu’elle vivait menacée ! Elle m’a beaucoup parlé de son propre combat,  du courage incroyable des femmes algériennes qui l’entouraient, puis nous sommes passées à des sujets plus perso : la vie-l’amour-la mort ! Tant est si bien que nous nous sommes retrouvées à la nuit tombante dans ce même café. « Je suis en retard ! » s’est-elle affolée en se levant. Et avec sa spontanéité naturelle, elle m’a proposé de la suivre chez Fatima, l’une de ses amies, où nous avons fini la soirée en dansant, foulard aux hanches, sur des airs d’Oum Kalsoum !

Le lendemain, Malika rentrait en Algérie. Nous nous sommes perdues de vue pendant bien des années. Mais quand j’ai cherché une alliée, une complice pour écrire avec moi « Musulmanes et Laïques en révolte », c’est tout de suite à elle que j’ai pensé ! Qui mieux qu’elle pouvait comprendre la souffrance de ces femmes qui luttent dans l’ombre, et souvent en milieu hostile ?…

 Formidable Malika ! Le monde musulman a besoin de centaines, de milliers d’hommes et de femmes comme elle !

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Ma rencontre avec Jean-Pierre Stora

Jean-Pierre Stora et moi

Jean-Pierre Stora est mon cousin, nous nous croisions de loin à l’occasion de fêtes familiales. Notre vraie rencontre date du jour où il m’a dit : « Et si on allait à Alger ? » L’idée est restée en l’air quelques mois sans qu’aucun de nous deux ose la reformuler. Ces mots « Alger-Algérie » sonnaient comme l’impossible, comme l’interdit. Acheter un billet pour Alger, c’était s’offrir un voyage dans le temps. Doit-on tirer de leur repère les images endormies ? Nous avions peur d’être déçus ou même meurtris.

Et puis nous nous sommes décidés. Nous avons fait ensemble un voyage que je n’oublierai jamais. Entre exaltation et dépression. Entre rêve et réalité. Au final, un pèlerinage aux sources extraordinairement libérateur et euphorisant… C’est en rentrant de ce voyage que Jean-Pierre m’a proposé d’écrire « Mon Algérie » avec lui. Comment le remercier de m’avoir entraînée dans toute cette aventure ? Nous avons interviewé tour à tour Marthe Villalonga, Edmond Jouhaud, Jacques Soustelle, Alexandre Arcady, Nicole Garcia, Enrico Macias, Daniel Mezguish, Patrick Bruel et bien d’autres… Le mot «Algérie» agissait comme un mot de passe. Il suffisait de le prononcer et les portes s’ouvraient, les langues se déliaient. Certains, au bout de deux heures d’entretien, nous disaient : « J’ai l’impression de n’avoir rien dit ! » D’autres fondaient en larmes. Et le rendez-vous était reconduit de bonne grâce pour un autre jour autour d’un couscous chez l’un ou chez l’autre. Ainsi, de fil en aiguille, d’anisette en kémia, de kémia en couscous et de fous rires en larmes, ce livre devint le prétexte à de merveilleuses rencontres. Il nous permit de découvrir et de faire découvrir notre famille, notre grande famille d’Algérie.

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Ma rencontre avec Jacky Kooken

 jacky kooken- monique ayoun Quand j’ai rencontré mon futur mari, Jacky, il m’a montré un manuscrit qu’il avait écrit et qui a contribué à me rendre amoureuse de lui. Cela s’appelait « La Bohême à Paris ».  Les destins –étonnants et parfois tragiques- de ses amis artistes y étaient relatés avec beaucoup d’empathie, d’humour et de sensibilité. J’ai aimé ce ton direct, un peu gouailleur et brut de décoffrage qui lui ressemble tant ; j’ai aimé l’amitié « à la vie à la mort » qui unit ses deux héros – l’un peintre, l’autre sculpteur – ; j’ai aimé la sensualité sulfureuse de ces deux femmes russes, hautes en couleur, qu’ils rencontrent et dont ils s’éprennent à leurs dépens. Le tout agrémenté d’une satire jubilatoire des travers de l’art contemporain…

Mais Jacky livrait son texte « tout nu », « tout cru », sans avoir pris la peine de le travailler, ni de le découper en plusieurs chapitres. Jacky Kooken –il faut le préciser – est sculpteur, sculpteur de taille directe. Autant dire que les « brouillons », ce n’est pas son fort ! Par excès de modestie, il présentait d’ailleurs ce livre comme un simple « témoignage autobiographique » alors que tous les ingrédients romanesques étaient là. J’ai donc proposé que nous reprenions ensemble tout le livre, scène par scène. Ce fut une période fascinante… avec parfois – osons l’avouer ! – quelques moments délicats : il fallait que chacun sache accepter la critique de l’autre. Ce qui n’est pas si facile ! Mais peu à peu, nous avons pris conscience de notre complémentarité : lui faisait la fonderie et moi le ciselage… Au final, je puis attester qu’écrire à deux, échanger, relire ensemble, se stimuler, se critiquer est l’expérience la plus joyeuse, la plus chaleureuse et la plus excitante que j’aie jamais connue. Car la critique stimule lorsqu’elle est bienveillante !..

Quand on dit « écrire à quatre mains », beaucoup s’imaginent qu’on s’assoit à la même table pour écrire ensemble.  En ce qui nous concerne, ce n’était pas du tout le cas ! Cela se passait plutôt comme une partie de tennis : nous nous renvoyions la balle mutuellement, chacun apportant son grain de sel…

Pour employer l’expression si sensuelle de Jacky : « Nous avons mélangé nos encres ».

« La bohême à Paris» est devenu « Tout perdre sauf le désir!». Il est actuellement en lecture..

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